Ellen Morgan

Le nombre de personnes touchées par les crises humanitaires a augmenté considérablement au cours des premières décennies du 21e siècle. En 2015, les déplacements ont atteint un sommet de tous les temps, et plus de 59,5 millions de personnes ont été forcées de quitter leur maison. Ce fut également l’année la plus chaude jamais enregistrée, provoquant des pénuries alimentaires et des conditions météorologiques extrêmes, et l’une des années les plus dangereuses pour être un enfant ou un travailleur humanitaire. On s’attend à une augmentation des besoins humanitaires en 2016, les Nations Unies estimant que 125,3 millions de personnes nécessiteront de l’aide dans 37 pays avant la fin de l’année. Éclipsées par les appels urgents pour de la nourriture, de l’eau, des médicaments et des abris, les besoins en santé mentale des personnes vivant dans les situations humanitaires sont souvent oubliés ou ignorés. Donnant suite à son engagement de fournir une aide humanitaire aux plus vulnérables, le Canada, par l’entremise de Grands Défis Canada, commence à aborder cette crise cachée en recourant à l’innovation.

Les besoins en santé mentale des populations dans les contextes humanitaires méritent une attention particulière. La prévalence de la maladie mentale augmente considérablement pendant les crises en raison de l’exposition à la violence, à la privation, au déplacement et à la destruction des structures de soutien en place. La recherche dans les communautés touchées par un conflit montre une augmentation substantielle de la proportion de la population souffrant de syndrome de stress post-traumatique et de dépression. Parallèlement, la destruction des infrastructures de santé mentale, déjà limitées, rend difficile et dangereux d’avoir accès à un traitement. Ceux qui sont aux prises avec une maladie mentale grave sont également moins en mesure de se prévaloir d’autres formes d’aide humanitaire, comme la nourriture, l’eau et un abri, compromettant encore davantage leurs chances de survie.

Le fardeau de la maladie mentale dure plus longtemps que les périodes de crise aiguë, ce qui limite la capacité des gens à se rétablir, s’adapter et reprendre une vie normale, et cette situation se répercute sur la prochaine génération. Les enfants et les adolescents qui grandissent dans un contexte d’adversité chronique ou de conflit armé subissent des effets à long terme sur leur santé physique et mentale, les exposant à un risque accru d’exploitation et entravant leurs chances de réussite scolaire et professionnelle. Même les réfugiés qui finissent par trouver asile dans un pays stable ont une probabilité trois fois plus élevée d’avoir une schizophrénie et des troubles non affectifs que la population du pays hôte et ils sont 66 % plus susceptibles que les autres migrants de souffrir de troubles de santé mentale (Hollander et al, BMJ 2016).

Hospital Centro Oriente, Bogotá, Colombia

OSITA : (sensibilisation, dépistage et intervention pour les traumatismes) à l’intention des femmes déplacées à l’intérieur du pays, à Bogota, en Colombie

Grands Défis Canada a investi 12 M$ dans 17 projets innovants afin d’améliorer les traitements et d’élargir l’accès aux soins fondés sur des données probantes pour les personnes traversant des catastrophes naturelles, des conflits et des situations d’adversité chronique. En Colombie, par exemple, le projet OSITA a réussi à offrir un soutien à près de 300 femmes déplacées par le conflit armé à Bogota pour qu’elles puissent gérer la dépression, l’anxiété et le SSPT grâce à une thérapie interpersonnelle et à des soins spécialisés. En formant des femmes victimes à dispenser des soins, ce modèle permet également d’aplanir des obstacles à l’accès. En Sierra Leone, la Youth Readiness Initiative contribue à préparer les jeunes touchés par le conflit qui souffrent d’une maladie mentale à bénéficier de programmes d’emploi jeunesse qui seraient normalement hors de leur portée – une approche qui pourrait éventuellement être étendue aux survivants de l’Ébola.

Youth helped by the Youth Readiness Initiative with the Minister of Youth Affairs after presenting to the government Youth Employment Scheme design team.

Des jeunes aidés par la Youth Readiness Initiative avec le ministre des Affaires de la jeunesse, après la présentation de l’Équipe de conception du programme d’emploi des jeunes au gouvernement.

Pour aider à combler l’écart entre les données et la pratique dans la prestation des soins de santé mentale dans les contextes humanitaires, GDC a également appuyé le développement du site web du Réseau de soutien psychosocial en santé mentale MHPSS.net. Cette plateforme en ligne offre un espace critique aux acteurs humanitaires pour partager des ressources et coordonner des interventions fondées sur des données probantes en vue de répondre aux besoins en santé mentale lorsqu’ils se présentent. Le site a joué un rôle important lors de grandes urgences humanitaires récentes comme le conflit en Syrie, le typhon de 2013 aux Philippines, la crise de l’Ébola et, plus récemment, l’éclosion de Zika, fournissant un espace neutre aux intervenants locaux et internationaux pour échanger des renseignements et accéder aux lignes directrices techniques pertinentes, aux ressources des programmes et à l’information sur la coordination.

MHPSS.net online hosts and board members at their annual meeting in Sri Lanka in 2015.

Les hôtes en ligne de MHPSS.net et les membres du conseil lors de leur réunion annuelle au Sri Lanka en 2015.

Nous devons faire plus. L’inclusion de la santé mentale dans les Objectifs de développement durable souligne la reconnaissance croissante au sein de la communauté internationale du développement qu’il ne peut y avoir « de santé sans santé mentale ». Davantage d’investissements dans des approches durables, fondées sur des preuves et pouvant être déployées pour améliorer les traitements et étendre l’accès aux soins de santé mentale sont nécessaires afin de s’assurer que personne n’est abandonné. Cela signifie qu’il faut continuer à investir dans le potentiel d’innovation des gens et des communautés qui connaissent des situations d’adversité afin de transformer leur vie, adopter une approche intersectorielle intégrant les soins de santé mentale à la nutrition, à l’hébergement, à l’éducation et à l’assistance médicale d’urgence, et d’assurer que les soins de santé mentale sont livrés selon les principes d’humanité, d’impartialité et de neutralité . Les donateurs, les ONG et les autres acteurs doivent accorder la priorité à la prestation de soins de santé mentale lors des crises humanitaires et saisir l’opportunité de mieux reconstruire en veillant à ce que les soins de santé mentale soient un élément fondamental du développement à long terme. Grâce à son engagement envers l’action humanitaire et son leadership dans l’innovation en santé mentale le Canada peut jouer un rôle de premier plan dans cette transformation.